Handicapés, ils pilotent une machine par la pensée

Association des Médecins du canton de Genève

 

Handicapés, ils pilotent une machine par la pensée

Tribune de Genève, tdg.ch
Jeudi, 24 janvier 2013

L’EPFL met au point des prototypes  qui aident des paralytiques à bouger

Depuis quatre ans, la haute école lausannoise participe à un programme de recherche européen baptisé TOBI, qui vise à progresser dans le domaine des interfaces cerveau-machine.
Hier, des handicapés moteurs volontaires ont joué les cobayes pour vérifier que les avancées technologiques avaient bien une pertinence thérapeutique. Parmi les prouesses accomplies: diriger sa chaise roulante rien qu’en y pensant; envoyer un e-mail même si l’on ne peut bouger ni ses bras ni ses mains; ou retrouver l’usage de son propre bras grâce à des électrodes placées sur la tête et à des minisecousses électriques sur les muscles.
Pour le professeur José del R. Millán, de l’EPFL, «la route est encore longue jusqu’à ce que des produits clés en main puissent être mis à la disposition des médecins et des patients».

Diriger par la pensée

Durant quatre ans, des scientifiques européens, dont ceux de l’EPFL, ont mis au point des prototypes qui permettent d’aider les personnes atteintes d’un handicap moteur lourd 
Diriger sa chaise roulante rien qu’en y pensant. Envoyer un e-mail même si l’on ne peut bouger ni ses bras ni ses mains, ou retrouver l’usage de son bras grâce à des électrodes placées sur la tête… Ces trois prouesses ont toutes été accomplies durant les quatre ans qu’a duré TOBI, un programme de recherche européen auquel a participé l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). TOBI était centré sur les interfaces cerveau-machine et cerveau-ordinateur.
Des personnes atteintes de handicaps moteurs plus ou moins lourds y ont joué le rôle de cobayes volontaires, pour vérifier que les avancées techniques des différents laboratoires impliqués avaient bien une pertinence thérapeutique. Les résultats de ces quatre années ont été présentés hier à Sion, dans le hall du site valaisan de la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale. Le professeur José del R. Millán explique comment les tests ont été conduits et ce sur quoi ils ont débouché.

Avec quel genre de personnes avez-vous testé vos prototypes?

Grâce à l’envergure européenne du programme TOBI, nous avons pu collaborer avec plus de cent patients volontaires, un nombre considérable. Ils étaient tous en situation de handicap moteur, à des degrés divers. Cela allait du paralysé quasi total à celui qui avait perdu l’usage de ses membres inférieurs. Nos testeurs se trouvaient en Allemagne, en Italie ou en Suisse romande. Dans ce dernier cas, ils sont venus travailler à l’EPFL ou à la clinique de la Suva à Sion. Certains prototypes étaient axés sur l’aide à la rééducation, d’autres permettaient de retrouver une certaine mobilité, par le biais d’une machine robotisée.

Quel a été le taux de succès?

En voyant les choses de manière très conservatrice, je dirais qu’au moins la moitié a réussi à produire un signal cérébral suffisamment clair pour qu’il soit identifiable par l’interface, et à le faire de manière stable dans la durée. C’est un bon résultat si l’on tient compte du fait que nos critères de réussite étaient stricts et ne laissaient que peu de temps aux testeurs pour y arriver.

La technologie est-elle mûre pour le grand public?

La réponse est oui, du moins en partie. Il faut préciser que ces résultats ont été obtenus avec des prototypes, et qu’il y a encore du travail à faire pour les rendre plus pratiques et pour mieux garantir leur fiabilité. Pour ne donner qu’un exemple, le simple fait de devoir utiliser du gel conducteur d’électricité sur la tête du patient est peu pratique. Dans l’idéal, il faudrait utiliser des électrodes sèches, mais là, la qualité des signaux est moins bonne. Un autre obstacle est aussi le temps nécessaire pour calibrer les appareils avec chaque patient.

Vous entrevoyez des applications rapidement?

Je pense qu’il faudra encore quelques années. Nous nous heurtons au fait que l’industrie spécialisée dans ce secteur est en fait très fragmentée. A notre connaissance, il n’y a pas vraiment de société qui a la taille ou les ressources suffisantes pour se lancer dans un développement industriel.

Cette technologie est-elle chère?

Les interfaces elles-mêmes, pas tellement. Nous nous sommes fixé comme but, entre autres, que le coût des composants utilisés pour celles-ci soit dans tous les cas inférieur au dispositif qu’elles viennent compléter. Autrement dit, le système d’électrodes complet ne doit, par exemple, pas être plus cher que le fauteuil roulant électrique qu’il permet de commander. Mais n’oublions pas qu’il faut avoir des spécialistes bien formés pour aider les patients à utiliser ce genre de prothèses ou d’aides à la rééducation. C’est un facteur de coûts humains, difficilement chiffrable, sûrement important.

Quelle a été l’implication des patients?

Ils ont été invités dès le départ à participer non seulement aux tests, mais aussi à la conception même des interfaces. Nous avons établi des lignes éthiques claires et avons, par exemple, été attentifs à ne pas susciter de faux espoirs. Nous leur avons précisé que la plupart d’entre eux ne retireraient aucun bénéfice personnel, autre que de nous aider à avancer. Une fois les tests terminés, ils ne pouvaient bien sûr pas ramener chez eux les interfaces! Je ne peux que saluer leur force d’esprit et leurs qualités humaines. Sans eux, nous n’aurions pas fait autant de chemin.
Jérôme Ducret